Sécuritarisme universitaire
* Quand les universitaires votent... pour ou contre Valérie Pécresse
C’est là et par le tableau de synthèse là.
On peut y lire que plus de 87% des universitaires et chercheurs sont opposés aux projets de réforme de la formation des enseignants, à 79% à la LRU, et qu'ils estiment à 96% que le gouvernement n'a pas répondu aux demandes faites lors du mouvement de protestation.
* Mise en place de la Masterisation avant même le résultat des consultations et la publication des décrets.
Ou, comment le vote de certains fait des ravages...
Le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche vient de faire parvenir aux universités une circulaire sur les "modalités d'inscription et de validation de l'année universitaire 2009-2010 des étudiants préparant la session 2010 des concours d'enseignement". Cette circulaire parvient alors que les projets de décrets ne sont pas encore passés au CSFPE, et donc pas publiés.
La communauté universitaire s’inquiète des points suivants :
Tous les candidats à tous les concours d'enseignant (primaire et secondaire), s'ils n'ont qu'une licence, devront être inscrits dans un Master "approprié" en début d'année. Ce Master leur sera validé au bon vouloir de chaque université, sur la base des résultats au concours, ou aux concours blancs, ou à la rédaction d'un mémoire (pendant l'année de préparation ?), ou même de "tout autre élément de nature à permettre l'appréciation des connaissances et des compétences acquises". Bref : on donnera le Master aux lauréats des concours, et pour les autres on verra...
Pour les candidats qui sont déjà titulaires d'un M1 et qui seront "présents aux épreuves du concours" (!), une validation de leur M2 sera "appréciée au cas par cas", selon des critères tout aussi variés et ineptes, qui vont des concours blancs à "la participation à des stages".
Voici la circulaire en question :
*Logique des heures sup. Toujours à l’Université : du Pécresse dans le texte.
« Je me place dans une logique d'heures supplémentaires, d'optimisation des moyens, de mobilisation des ressources plutôt que dans une logique de création d'emplois. » (V. Pécresse, Metro, 3 juin, tout le texte là)
Humm, comment
prendre les universitaires à leur propre piège...
Combien refusaient les heures complémentaires jusque
là ?
*
Création d’un Haut conseil aux
sciences sociales et aux
humanités, pour mieux
surveiller les universitaires gauchistes ?
C’est le dernier truc
de V. Pécresse qui dit-elle doit mettre un terme à
l'incompréhension et à la méfiance" entre le
gouvernement et les enseignants-chercheurs de ces
matières.
"De plus, j'ai créé une filière sciences humaines au
sein de l'Agence nationale de la recherche,
pour que
soient financés des projets. Je travaille aussi avec le CNRS
afin de structurer un institut national en sciences
humaines et sociales, et de lui donner plus de
moyens", a-t-elle ajouté.
"L'idée est qu'il
faut mettre des sciences humaines partout et ne pas
les +bunkeriser+", a poursuivi la ministre.
Plus tard, devant la commission des Affaires
culturelles du Sénat, Mme Pécresse a précisé que le
"Haut conseil des
humanités et des sciences sociales devra (lui) faire
des propositions concrètes d'ici la fin de l'année", selon une
copie de son discours.
Ces propositions auront à la fois pour but de
"renforcer notre potentiel scientifique dans ces
domaines" et de "clarifier les enjeux
de formation et d'insertion des diplômés de ces
filières de sciences humaines et
sociales",
a-t-elle ajouté.
Au Sénat, Mme Pécresse a expliqué que le mouvement de
contestation universitaire de ces quatre derniers
mois avait notamment révélé "un malaise particulier
des filières de sciences humaines et
sociales".
Clarifier
les enjeux de formation et d’insertion, qu’elle dit.
La LOLF dans toute sa splendeur. Bref, un bidule soit
disant pour mieux se comprendre ou pour mieux
encadrer des chercheurs qui se sont montrés assez peu
conciliants ?
*
Harcèlement sécuritaire dans les instituts de
recherche d’Etat.
Voici
ce qui arrive à un chercheur qui voit sa recherche
être mise au pas d’une façon assez
extraordinaire.
Vous
ne saviez pas ce qu’est le Fonctionnaire de défense ?
Et bien lisez. Faites attention à ne pas en croiser
un...
Nous sommes entre
1984
et
Farenheit 451.
C’est
long mais il y a toute
l’histoire...
Affaire Vincent GEISSER /
Fonctionnaire sécurité de défense du
CNRS :
5 ans
de harcèlement sécuritaire
Je me nomme Vincent Geisser. Je suis chargé de
recherche au CNRS (CR 1) et président du Centre
d’information et d’études sur les migrations
internationales (CIEMI). J’ai été recruté au CNRS en
octobre 1999, affecté à l’Institut de recherches et
d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM),
localisé à Aix-en-Provence. Avant cette nomination,
j’étais chargé de mission au Ministère des affaires
étrangères (MAE : 1995-1999), en tant que chercheur à
l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
(IRMC) de Tunis. Dans ce cadre, je dirigeais un
programme scientifique euro-maghrébin sur les
migrations étudiantes et intellectuelles dans le
bassin méditerranéen, dont les résultats ont été
publiés en 2000 aux éditions du CNRS. C’est donc tout
naturellement que j’ai sollicité en 2003-2004, auprès
des instances du CNRS, une « Aide à projet nouveau »,
en vue de poursuivre mes recherches sur les
migrations intellectuelles entre l’Europe et le
Maghreb, en m’intéressant cette fois-ci aux
chercheurs maghrébins ou d’origine maghrébine
travaillant pour les institutions publiques
françaises (université, CNRS et INSERM…). Il
s’agissait pour mon équipe de faire une évaluation
scientifique rigoureuse de la contribution des «
chercheurs et des universitaires maghrébins » au
rayonnement de la recherche française dans le monde,
en privilégiant les sciences fondamentales. Ce projet
a particulièrement intéressé les instances du CNRS,
puisqu’elles ont décidé de financer mon programme de
recherche APN à hauteur d’environ 20 000 euros. C’est
précisément dans ce cadre « APN » labellisé « CNRS »
que nous avons lancé officiellement en avril 2005
notre enquête quantitative sur « les
enseignants-chercheurs issus des migrations
maghrébines ».
Je tiens à préciser, toutefois, que nous avons débuté
cette enquête dans un climat assez lourd et
passionnel. En tant qu’auteur de l’ouvrage, La
Nouvelle islamophobie, paru en septembre 2003 aux
éditions La Découverte et qui a connu une certaine
médiatisation (10 000 exemplaires vendus), j’ai fait
l’objet de nombreuses attaques provenant de
différents milieux, notamment de l’extrême droite. Ce
rappel permettra de comprendre beaucoup de choses et,
en particulier, la surveillance étroite dont j’ai
fait l’objet de la part du Fonctionnaire défense du
CNRS.
En effet, c’est en septembre 2004 que se manifeste
pour la première fois le Fonctionnaire sécurité de
défense (FD) du CNRS. Avant cette date, je ne
connaissais même pas son existence. Le FD adresse un
email au directeur de mon unité de recherche
(IREMAM), lui faisant part d’un certain nombre de
problèmes inhérents à mon enquête. Il s’agit
officiellement de régulariser l’enquête auprès de la
CNIL [Commission nationale informatique et liberté].
Au départ, nous pensons que son intervention dans le
dossier est de nature purement technique, voire
juridique. En réalité, nous allons très rapidement
nous rendre compte des soubassements sécuritaires de
l’affaire. Dans le même email, le Fonctionnaire
défense annonce que l’IREMAM va être prochainement
classé en « établissement sensible » et qu’il
appartient au directeur de l’Unité de lui fournir
mensuellement la liste des stagiaires étrangers
hors-Union européenne. C’est devenu une pratique
routinière des directeurs de laboratoires du CNRS que
de transmettre chaque mois la liste des « étrangers »
travaillant dans leurs murs.
En somme, l’email du Fonctionnaire défense tend à
accréditer l’idée que notre enquête sociologique -
pourtant banale - constitue une enquête « sensible »
dans un établissement « sensible », touchant une
population « sensible », sur une zone géographique «
sensible » (le Maghreb et le monde arabe en général).
Mais, il est vrai, qu’au départ, nous ne faisions
aucun lien entre l’objet de notre enquête -
strictement scientifique - et le « climat sécuritaire
» qui commençait à gagner certaines institutions.
C’est la lecture a posteriori des correspondances
email qui fait apparaître ce « climat de suspicion »
qui entoure notre laboratoire, en général, et
certains chercheurs, en particulier, notamment ceux
qui, comme moi, ont le « malheur » de travailler sur
les questions d’islam, d’islamisme et d’autoritarisme
dans le monde arabe.
Dès lors, le Fonctionnaire défense ne me lâchera
plus. A partir de septembre 2004, il ne cessera de
faire pression sur les instances locales, régionales
et nationales du CNRS afin de me limiter dans mes
activités scientifiques et intellectuelles, allant
jusqu’à exiger des sanctions à mon égard. Il se
déplacera même à Aix-en-Provence, le 2 février 2006,
pour m’inspecter, en présence du Directeur de mon
unité de recherche et du Délégué régional du CNRS
« Provence ». Officiellement, la visite du FD a
un but purement technique, afin de finaliser la mise
en conformité de mon enquête avec les exigences de la
CNIL. Ce que je conçois tout à fait. Mais après deux
heures d’examen, le FD commence à me poser des
questions précises sur le contenu d’un certain nombre
de mes écrits, conférences ou déclarations de presse.
A ma grande stupéfaction, je me rends compte alors
que le Fonctionnaire défense dispose d’un dossier
complet sur mes activités publiques, y compris des
prises de parole à l’étranger dans le cadre du
Conseil de l’Europe. Il me demande de me justifier
sur un certain nombre de prises de positions,
notamment mes critiques sur l’association « Ni Putes,
Ni Soumises ». L’examen technique du questionnaire
(objet officiel de la rencontre) se transforme en
interrogatoire sur mes activités scientifiques,
philosophiques et politiques. De même, il met en
garde notre directeur d’unité sur les chercheurs
signataires de certaines pétitions et lui demande de
les rappeler à l’ordre afin qu’ils ne signent plus
avec la mention « CNRS ». Je ressens personnellement
un profond malaise dans une situation où un simple
entretien professionnel se transforme rapidement en «
interrogatoire politique ». A ma grande stupéfaction,
je découvre qu’un véritable système de fiches de
renseignements sur les chercheurs – ou, du moins, sur
certains d’entre eux - a été mis en place par le
Fonctionnaire défense au sein même du CNRS.
Alors que nous avions constitué un dossier de
régularisation de mon enquête auprès de la CNIL,
celui-ci ne sera jamais transmis. Le 15 mars 2007,
nous recevons un courrier officiel du secrétaire
général du CNRS nous demandant de « procéder à la
destruction de tous les éléments collectés dans le
cadre de cette enquête ». Le secrétaire général du
CNRS se réfère à une jurisprudence de la CNIL et non
à une décision motivée par ladite commission. En
somme, il semblerait que le dossier n’est jamais été
transmis à la CNIL, alors que tous les éléments de «
mise en conformité » avaient été envoyés et que le
CNRS avait même rédigé un projet de lettre à son
président. Ni le directeur de l’IREMAM, ni le
responsable de l’enquête, n’ont été informés de cette
« mise en sommeil » unilatéral du dossier. Nous
pensions sincèrement qu’il était en cours d’examen à
la CNIL. Cela confirme bien l’hypothèse sécuritaire :
il semblerait que l’action du Fonctionnaire défense
durant ces 4 années n’avait nullement pour but de
m’assister techniquement dans la procédure de
légalisation de l’enquête mais tout simplement de
l’enterrer, sous prétexte que son auteur serait
suspect d’ « islamophilie » ou de relations de
proximité avec les milieux musulmans. Cette hypothèse
m’est confirmée oralement par un collègue du CEVIPOF,
(...), qui dit avoir été consulté par le ministère de
la Défense sur mon enquête à propos du « risque » de
constitution d’un « lobby arabo-musulman » au sein du
CNRS (sic). A ce moment, je me confie à mes collègues
chercheurs, ainsi qu’à un certain nombre de
spécialistes des enquêtes quantitatives qui me
conseillent de réagir, y compris en publicisant«
l’Affaire ». J’avoue que pour protéger l’institution
et ne pas nuire à l’image du CNRS, je n’ai pas voulu
en faire une « affaire d’Etat ».
En juillet 2008, la directrice SHS (sciences humaines
et sociales) du CNRS, Marie-Françoise Courel,
prévient oralement l’un de mes collègues, directeur
de recherche, que le Fonctionnaire défense veut
obtenir des sanctions à mon égard pour mes écrits
d’opinion. La directrice SHS se pose en médicatrice,
en me prévenant officieusement par email des
pressions incessantes exercées par le Fonctionnaire
défense sur les instances du CNRS afin que je sois
sanctionné. J’avoue que mon moral est au plus bas et
que, ce que je perçois comme un véritable «
harcèlement moral » finit par peser sur ma santé.
J’hésite alors à déposer plainte. Mais encore une
fois, je ne veux pas nuire aux intérêts de mon
laboratoire et au prestige du CNRS qui, plus est,
dans une période de crise institutionnelle et de
restructuration.
Le 4 avril 2009, j’adresse un message privé et
personnel par email au Comité de soutien de la jeune
allocataire de recherche, « Sabrina ». Dans le
communiqué publié par ce Comité, il apparaît
clairement que le Fonctionnaire défense est intervenu
directement pour obtenir le non renouvellement de son
allocation de recherche. J’avoue que la modération
dont j’avais preuve jusqu’à présent finit par céder,
et ce d’autant plus que je constate que le FD a fait
une « nouvelle victime ».Il est vrai que dans mon
message privé de soutien à Sabrina, je comparais
l’action sécuritaire du FD aux méthodes utilisées
contre les Juifs et les Justes. A aucun moment, je ne
mets en cause le CNRS en tant qu’institution
scientifique. Je m’étonnais simplement que la logique
sécuritaire finisse par prévaloir sur la logique de
la science et de la diffusion du savoir. Toutefois,
je tiens à rappeler que mon email avait un caractère
strictement privé, voire intime, et qu’il n’était pas
destiné à être publié ni sur un Blog, ni sur un
quelconque site Internet. C’est précisément pour
cette dernière affaire que je suis convoqué
officiellement devant le « conseil de discipline » du
CNRS.
En réalité, ce qu’il faut bien appeler « l’Affaire
Geisser / Fonctionnaire Défense » s’inscrit sur le
long terme (2004-2009) et non simplement dans la «
temporalité » de ces dernières semaines, fruit d’une
attitude de suspicion et de pratiques concrètes de
surveillance de mes écrits et de ma pensée qui ont
souvent frôlé le harcèlement moral et ont nui à mes
activités de chercheur et d’universitaire. Sur un
plan plus général, cette affaire traduit l’intrusion
inquiétante de logiques policières et sécuritaires au
sein même des milieux scientifiques et
universitaires, dont la finalité est de contrôler la
production et la diffusion du savoir.