Du
fond de la trompe
Retrouvez
régulièrement sur cette page les analyses (de laboratoires)
que nous envoient nos correspondants très spéciaux.
Pour
ce premier billet, retour sur les enseignements
d’exploration, nouveau concept phare de la nouvelle classe
de Seconde. Aujourd’hui, Littérature et société.
"Littérature
et société".
Avouons-le,
l'intitulé était accrocheur, séduisant même
pour un professeur de lettres. D'aucuns se
seront pris à rêver sur l'ambition qu'un tel titre
affichait ; d'autres auront remué, nostalgiques,
leurs souvenirs d'étudiants : ah la sociocritique ! Lukács,
Goldmann et la critique structuraliste des années 70 ...
Mais, stop ! nous faisons fausse route, pareils au petit
Chaperon Rouge égaré sur le chemin du plaisir. Il faut lire
complètement et ne pas trop décontextualiser l'intitulé
justement, le replacer précisément dans le contexte
social de sa production : l'enseignement d'exploration de
la réforme des lycées 2010. Finies les rêveries
d'intellectuel, ce que ne saurait désormais être le
professeur de lettres : débarrassé des ses prétentions
littéraires et culturelles, le voilà didacticien, animateur
d'un groupe d'apprenants qui n'est même plus une classe –
concept caduc à reléguer dans le passé au même titre que le
bonnet d'âne et l'encrier de nos grand-mères.
Renouons donc une dernière fois avec une pratique que nous
aimions bien mais qu'il nous faut abandonner car inadaptée
au monde contemporain, l'analyse textuelle. Appliquons-la à
ce beau texte novateur : le programme de cet
enseignement d'exploration ou plutôt projet car nous serons
consultés comme il convient (c'est-à-dire que certains
d'entre nous, choisis par qui de droit, seront autorisés à
aller discuter de son amélioration hypothétique).
Lisons
donc un peu.
La tentation est forte de s'arrêter au préambule. Le
paragraphe "finalités" en dit long, il dit même tout, le
reste est littérature...
De quoi souffre donc la littérature qu'il faille à tout
prix la changer dans sa nature même ? On le sait, son point
faible est qu'elle ne sert à rien. Il faut donc la rendre
performante, la concevoir comme un outil d'analyse de la
société. Mieux : montrer qu'on peut parvenir à travers
elle, qu'elle est en prise avec le monde professionnel,
qu'elle n'est pas seulement usine à chômage ou, pire
encore, génératrice d'étudiants feignasses et bloqueurs
d'universités. Un peu de pragmatisme, que diable !
La preuve par le texte : grâce au module
d'exploration, nous allons enfin "engager des partenariats
permettant une découverte, en situation, des formations et
champs professionnels ouverts aux élèves issus de la voie
littéraire (intervention de professionnels, visites hors de
l’établissement, etc.). " Les visites d'imprimeurs,
d'éditeurs, de librairies et journaux régionaux en tout
genre vont se multiplier et je ne parle même pas des
visites des "centres de documentation" en entreprise !
Vive l'ouverture culturelle sur l'extérieur qui nous
manquait tant : le
fonctionnaire devient enfin innovant. Non content de
chercher des partenaires privés à l'extérieur, dans le
« monde du
travail », le vrai, il
se voit doté d'une réelle liberté, d'une autonomie que le
carcan des programmes obligatoires ne lui laissait pas.
"Les
professeurs choisissent
deux
ou trois domaines d’exploration parmi les six domaines
présentés ci-dessous. Ils peuvent
organiser
librement
leur
enseignement sur l’année en fonction des situations de
travail envisagées, des ressources humaines et culturelles
disponibles au sein de l’établissement ou dans son
environnement (1). Cet enseignement doit se
faire, autant que
possible, en relation
avec des partenaires, institutions ou entreprises
culturelles proches du lycée, à
l’occasion d’événements ou
de manifestations diverses (festivals, expositions, semaine
de la presse, concours, appels à projets,
etc.). "
Vous relèverez le champ lexical de la liberté.
(1) Exemple d'un lycée de périphérie urbaine que je connais
bien, un lycée implanté dans une ZAC d'un quartier nord
d'une ville de province: le gros des troupes est constitué,
côté professeurs, d'enseignants de l'enseignement
technologique et scientifique, de documentalistes que les
élèves connaissent par cœur et fréquentent dans le cadre
des cours, et enfin d'une administration, qui, on veut
l'espérer, croule sous le travail. Bon, sans vouloir être
méprisante, on va plutôt se tourner vers son
"environnement" donc. Là on ne sait que choisir tant la
diversité culturelle du quartier est forte : la papèterie
Dalbé pour le groupe des forts, ouverture culturelle et
artistique oblige ; le rayon livres d'Auchan pour les
moyens… et pour les faibles les notices descriptives de
papiers peints et la documentation spécialisée de Leroy
Merlin. Allons, un peu d'ouverture d'esprit ! Exit les
œuvres poussiéreuses : Maupassant, Hugo, Baudelaire,
Molière et bien entendu Mme de La Fayette feront l'objet
d'un exercice appliqué sur le recyclage du papier à la
déchetterie (située fort opportunément dans notre secteur).
Mais
heureusement, le fond est là, indiscutable,
solide. Citons les six
objets d'études déterminés dans le projet de programme :
1. Ecrire pour changer le monde
2. Des tablettes d'argile à l'écran numérique
3. Images et langages : donner à voir, se faire entendre
4. Médias, information et communication
5. Paroles publiques
6. Regards sur l'autre et sur l'ailleurs
Vous
avez dit « littérature » ?
Microlecture
ultime sur l'objet d'étude 6.
Ce que nous dit le programme :
« Problématique
L’objectif est d’éveiller la curiosité des élèves pour les
cultures, traditions et civilisations étrangères, et de les
faire s’interroger sur les différents regards dont elles
peuvent faire l’objet : celui de l’ethnologue, de
l’anthropologue, du sociologue, du poète ou de l’écrivain,
de l’explorateur, du reporter, de l’historien, du
géographe. On leur fait prendre ainsi conscience de
différentes manières de rendre compte de réalités qui
peuvent être éloignées dans l’espace ou dans le temps, et
des diverses émotions et facultés qu’éveille et que
mobilise en nous le contact avec l’autre et l’ailleurs.
Sujets d’étude possibles - « Notre monde vient d’en trouver
un autre... » : récits et discours du Nouveau monde au XVIe
siècle. - Le voyage en Italie, le voyage en Orient :
peintres et écrivains. - Littératures et cultures
africaines. - Récits de voyage et écrits d’ethnologues. -
L’exotisme. - L’ailleurs utopique : un rêve rationnel. -
Explorations et colonisations. - Figures de l’étranger :
l’indigène, l’immigré, l’errant. - Guides touristiques :
conception, écriture, mise en
images »
Le vieux spectre de l'ethnocentrisme montrerait-il encore
une fois son nez ? Que nenni, les littératures
d'ailleurs sont au programme ! Notre société n'est-elle pas
ouverte et tolérante ? Le chanteur le plus aimé des
français n'est-il pas le grand poète Yannick Noah ?
Force est de constater pourtant qu'on ne va pas étudier les
discours de Césaire, les romans de Boudjedra ni la poésie
de Senghor dans l'objet d'étude 4, encore moins, soyons
fous, dans le 1. Non, non, reléguons cette littérature
"africaine"(quel est ce concept d'ailleurs ?) dans le cadre
de "l'autre", de l'"exotisme" du "récit de voyage", voire
du "guide touristique !.
Le texte encore :
« Situations de
travail possibles - Visites de musées archéologiques, de
musées des arts et traditions populaires, de musées
anthropologiques, de la Cité Nationale d’Histoire de
l’Immigration ; visionnage de films documentaires ;
étude de récits de voyage ; contacts avec les services
culturels des ambassades, les offices du tourisme ; visites
de sites, lecture de guides
touristiques »
Quelque chose me dit que certaines situations de travail
vont être plus facilement réalisables que d'autres … De là
à ce que les selfs des restaurants scolaires soient
partenaires du Guide Michelin, il n'y a peut-être pas si
loin ...
Citons encore et toujours : « écriture de
guides ou de notices ethnologiques pour une contrée ou un
peuple imaginaire ; écriture et illustration d’un journal
de voyage dans sa vie quotidienne ; présentation étrange
d’usages et d’objets familiers... constituent, parmi
d’autres, des pistes d’explorations
possibles. »
Alors ça, avec certains élèves, ça va être folklorique ! On
va bien rigoler lorsque l'élève consciencieux va nous
présenter la fourchette cannibale ou le couteau à peler le
gentil colon perdu dans les forêts indigènes!
Allez, la cerise sur le gâteau en guise de conclusion, car,
comme un chacun sait il faut finir sur l'argument fort. Le
voici :
« Pour
évaluer un enseignement d’exploration, il est important
d’apprécier le niveau d’engagement des élèves, ce qui ne
passe pas nécessairement par une notation chiffrée. Les
professeurs veilleront également à apprécier le parcours
personnel de chaque élève dans la préparation de ses choix
d’orientation. »
J'appose l'appréciation "Excellent parcours" à l'élève qui
croisant deux perspectives "présentation étrange d’usages
et d’objets familiers" / " pour une contrée ou un peuple
imaginaire" me présente, le "tsantza" à la mode Jivaro du
cerveau rééduqué du didacticien qui a pondu ce programme !
— CT, le 03/02/2010.