Éducafillon:
comment nous brouiller l'écoute?
Décidément, il y en a pour tout le monde dans ce nouveau projet de loi. Une fois encore
la méthode Fillon fait des ravages. Soyons clair: l'éducation, on s'en moque un peu. La
charge qu'a reçue Fillon est de mettre en application des orientations européennes tant
sur les moyens (réduction des déficits budgetaires), sur les outils (ouvrir l'école au
juteux marché de l'éducation), que sur les finalités (de mêmes compétences de Nicosie
à Reykjavik [1]). Objectif: pas de
vagues, donc on accorde à tout le monde un coin de ses revendications.
Panier
garni
Aux plus intransigeants: retour du redoublement (encore un blabla de ministre qui va
très vite chiffrer le prix d'une année supplémentaire et torpiller sa propre suggestion
- note du ouèbemestre); aux plus éducatifs: les aides personnalisées; aux plus
carriéristes: un conseil pédagogique; aux moins carriéristes: la liberté pédagogique;
aux parents: des profs qui remplacent leurs collègues et des "remédiations"
miracles; aux syndicats: le retour dans le débat, pas de remise en cause des statuts,
assurance sur des recrutements minima;la société des agrégés, on n'en dit mot; ... et
alii...
Bon, dormez, braves gens, tout va mieux, et puis de quoi pouvez-vous vous plaindre
désormais? On peut pas avoir l'École dont on rêve perso mon pauvre monsieur, on ne lit
pas tous le même journal. Voila en deux coups de cuiller à pot, et dans un habile lot de
tombola, réglés les sérieux problèmes de l'agitation potentielle des profs, des
réclamations des parents, des ambitions d'un état major qui, il faut croire, s'ennuie
dans ses fonctions et développe un activisme redoutable, à coup sûr anti-éducatif.
Coups
de "j'arnaque"
Seulement, il n'y a même plus besoin de lire entre les lignes, d'anticiper un peu les
perspectives pour subodorer les "coups" du type
IDD/TPE-je-récupère-des-heures-sans-rien-dire.
Car si on s'en tient au texte, en résumant :
- on rétablit la bivalence (le cheval de Troie sera la sixième) en
peuplant les collèges de professeurs de lycée professionnel (et certainement par la
suite en tarissant le recrutement des certifiés) ;
- on allonge le temps de travail, de 2 à 5 heures, en rendant
obligatoire le remplacement des collègues et certainement aussi en imposant les heures de
remédiations;
- on réduit la rémunération en payant toutes ces heures au rabais
(taux HSE et non HSA, comme quoi on reconnaît qu'il va falloir faire de la garderie
pendant toutes ces heures);
- on encadre tout ça par un dispositif d'autosurveillance étroit (de terreur à la note
administrative diront les plus naïfs), par le biais de la future mais guère
hypothétique contractualisation.
Bref, on construit en trois bricolages un système à l'anglaise (les hauts salaires en
moins), inégalitaire pour les élèves, esclavagiste pour les profs. Et j'ai entendu dire
aujourd'hui "les profs sont vraiment négatifs: ils refusent toujours tout en bloc,
comme si on n'avait le droit de toucher à rien!" Elle est conne et je bosse avec
tous les jours.
DR
[1] Sur ce point voir les propos instructifs de N. Guet,
élue au bureau d'ESHA-Europe, dans "S'interroger sur le «how ?» et non sur le
«what ?»", dans Le Monde. La lettre de l'éducation, suppl. au n° 466, nov.
2004. (Retour à l'article)
Débat
de société:

un
grand moment de démocratie.
Merci à Lefred-Thouron, détourné du Canard Enchaîné. |
Remplacement
des profs absents
Les présents auront toujours tort
Dans la loi dorientation qui nous pend au nez comme une
morve de saison, le serpent de merde réapparaît: le remplacement des profs absents par
leurs collègues. Et pourquoi ce sujet est-il si irritant, si prurigineux pour un grand
nombre dentre nous? La réponse officielle, brutalement exprimée façon Allègre ou
finement sous-entendue , est que nous sommes un ramassis de feignants assis sur de
coupables droits acquis (oh les vilains mots en cette période où les acquis sociaux
sont des freins à la croissance, le symbole des forces du mal, limmobilisme contre
la libre entreprise
) et surtout ennemis du bien des élèves pardon, des
enfants ou des jeunes.
Une
prébende de cons
Car, comme
chacun sait, nous avons tous choisi ce métier comme la Zazie de Queneau: pour faire chier
les gosses. Nous bâclons notre travail, que nous ne faisons que pour les honteuses
vacances que nous volons. Nous navons quune ambition, atteindre la retraite
après un maximum de congés de maladie. Lenseignement est une prébende de cons,
quoi. On agite le
chiffon rouge des pratiques britanniques ou allemandes: remplacement du prof malade dans
sa discipline, et hop! improvisez-vous prof dhistoire le lundi, de physique le
mardi. Puis on prétend redevenir sérieux en proposant la solution qui apparaît comme un
privilège: nous remplacerons dans notre champ disciplinaire
(expression fourre-trou qui veut dire quun prof de maths pourra nuire en physique,
ou un historien en lettres). Une heure est une heure, quel que soit le prof;
lessentiel cest que les élèves aient un cours. Comment expliquer à des
non-enseignants que prendre momentanément la suite dun collègue na pas
defficacité? Quune heure nest pas une leçon autonome détachée des
précédentes? Et surtout, comment le faire admettre à des interlocuteurs dont le souci
est, pour les uns, de faire gober une réforme démagogique qui leur donne lair de
soccuper déducation tout en masquant quils ont eux-mêmes supprimé de
fait le corps des remplaçants, et pour les autres de savoir leurs enfants gardés et pris
en charge par un prof plus rassurant quune stérile salle de permanence pour
laquelle on ne recrute plus de surveillants?
Le professeur, un intervenant interchangeable
Ce qui
hérisse les profs dans cette histoire de remplacement au pied levé, cest la
négation de la valeur de notre travail. Voilà lambition des missions quon
nous propose: garder des élèves faute de surveillants; mal assurer des remplacements en
plus de notre métier à temps plein, faute de remplaçants dont cest la seule
activité (tellement enviable que la plupart naspire quà rejoindre un vrai
poste); meubler le moins mal possible, et pourquoi pas à plusieurs parallèlement
(puisque les emplois du temps rendent impossible, sauf miracle, quun même prof
puisse prendre toutes les heures dune même classe) en attendant que revienne le
prof de la classe. Lequel nest donc quun intervenant interchangeable.
Le système au centre du système
Qualité de
lenseignement? Pertinence des choix et des programmes? Questions à la con! Non non:
une fois de plus on ne parle pas denseignement, on parle du système. Optimiser un
fonctionnement en termes budgétaires, parvenir à une gestion du personnel efficace
dun point de vue comptable, tout en faisant des moulinets à coups de débats
imbéciles et de faciles promesses séduisantes, telle est lambition que sest
fixée notre ministre. Et en cela il remplit la mission quon lui a confiée:
étranger aux questions dinstruction publique, il est là pour sa compétence de
spécialiste des PME et de ravageur du service public.
BB
|
"Tout
le monde est satisfait du miroir du débat, mais on ne fait pas une réforme avec 60
millions d'avis."
De
quel esprit séditieux, gauchiste sans doute, contestataire à coup sûr, cette attaque
(France Inter, 16-12-2004)?
De François Fillon, ministre (des Affaires sociales) du gouvernement organisateur de ce
barnum.
Un
"forfait" bien nommé
On supprime 4600 profs publics,
on offre 300 millions d'euros annuels au privé

Un
amendement passé inaperçu dans la chaleur de l'été (49°3 à l'Assemblée):
désormais, les communes devront verser le "forfait communal" (compris entre 800
et 1500 euros par an par élève) aussi pour les élèves qui quittent le secteur scolaire
pour le privé. On subventionne la fuite. Un petit tiers des 900.000 élèves du privé
sont dans ce cas. Du bon usage de l'argent public.
Accusé
de mollesse, le ministre veut laisser son empreinte sur l'Éducafillon Nafillonale.t
Le
choc des photos
Dans
une Histoire de France illustrée (Hachette - Reader's Digest), une image
explicite pour illustrer
"La Gaule":

On
craint le pire pour le chapitre
"l'habitat urbain".
Loi
d'orientation:
la
mission première de l'École «est de faire en sorte que
tous les élèves maîtrisent les savoirs et les compétences jugés fondamentaux».
Jugés,
et déjà condamnés. |