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Éditorial de juillet 2009 de Questions d'orientation, revue de l'ACOP.F
Dès la lettre flash du ministère envoyée le 24 Octobre 2008 et intitulée, "Xavier Darcos présente la nouvelle seconde ", la couleur était annoncée 1: la question de l’orientation serait au centre de la campagne de communication orchestrée pour tenter de convaincre l’opinion du bien-fondé de la réforme du lycée. Il s’agit, entendez le bien, de la réforme au sens militaire :la mise hors service. Pour ceux qui en douteraient qu’ils se souviennent de l’emphase avec laquelle le Président de la République, à la même époque, annonça sa volonté d’en finir avec le "lycée-caserne". Ce lycée, coupable de trop faire redoubler en seconde, de ne pas préparer ses élèves à l’Université – qu’il faut pourtant elle aussi mettre à la réforme – mais surtout, d’être le principal obstacle au traitement égalitaire des jeunes français – ce lycée, donc, mérite la réforme. Revoyez le Président de la République pointant gravement ses odieuses filières et particulièrement la filière scientifique, responsable de tant d’injustice et d’inégalités, entendez-le s’indigner de l’inégalité des chances selon l’origine sociale, dire avec émotion son souci d’en finir avec la domination des élites et vous comprendrez que le pouvoir sait à quel point il a besoin de l’amour de ceux qu’il veut dominer. Mais pour saisir par quels moyens il compte parvenir à ses fins il faut noter l’importance qu’il attache à associer, sans démagogie croit-il bon de préciser, les lycéens à la grande concertation que Richard Descoings est chargé de mener. |
1 Dans un encadré intitulé "chiffres-clés" il est écrit : 15% des élèves redoublent aujourd’hui la seconde, notamment pour des raisons d’orientation. Énoncé sibyllin dont on ne sait si il vise à accuser le lycée d’une incapacité à répondre aux aspirations des lycéens ou d’une inefficacité responsable du gâchis des deniers du contribuable. C’est ce qu’on appelle faire d’une pierre deux coups. |
Il semblerait en effet que les lycéens soient les mieux placés pour savoir ce dont ils ont besoin. Mettre en doute cela – M. Sarkozy le sait bien – c’est déjà se mettre à dos la grande majorité de l’opinion tant il est vrai qu’il devient impossible de penser la différence des places entre les générations. Au nom de quoi les adultes pourraient-ils s’autoriser à dire ce qui leur paraît souhaitable pour leurs enfants ? M. Sarkozy trouve les lycéens très raisonnables et certes il y en a beaucoup qui le sont, mais sont-ils lucides et surtout peut-on leur demander de l’être ? |
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La façon dont se positionne le Président de la République n’a sans doute rien à voir avec ce qu’il appelle "l’angoisse de la jeunesse " à laquelle il entend répondre par un travail autour d’une idée : "la première demande des jeunes c’est celle d’un droit à l’autonomie et toute la politique de la jeunesse du gouvernement doit être conduite autour de cette idée de renforcer l’autonomie des jeunes. Pourquoi ? Parce que quelqu’un à qui on donne les moyens de son autonomie c’est un jeune qui devient libre de faire des choix mais il devient aussi responsable. Il n’est pas question de penser que l’autonomie c’est seulement la liberté, la liberté sans responsabilité n’existe pas2." La messe est dite. Mais au fait, quelle responsabilité M. Sarkozy prend-il devant les jeunes ? Si ce n’est celle d’agencer les choses pour ne plus être responsable de ce qui leur arrivera puisque, du fait du droit à l’autonomie qu’il leur aura octroyé, ils en seront entièrement responsables. |
2 Ces propos du Président de la République concernant l’ École, le lycée et la politique de la jeunesse qu’il entend conduire sont extraits de son allocution du 12 Janvier 2009 à Saint-Lô. Celle-ci peut être visionnée sur le site : www.elysee.fr. |
Voilà de quoi rassurer ceux qui, en ces temps de crise, se mettaient à douter du néolibéralisme de M. Sarkozy. Jamais les libéraux qui mettent les notions de liberté et de responsabilité au cœur de la régulation sociale n’auraient pu articuler un tel discours à propos d’une "politique de la jeunesse" car avant le XXIème siècle on considérait le temps de la jeunesse comme un temps de formation, de conquête souvent laborieuse de l’autonomie. On allait même jusqu’à considérer que la jeunesse pouvait excuser certaines erreurs ! Cette époque est révolue semble-t-il. Plutôt que de s’interroger sur les raisons qui rendent la conquête de l’autonomie de plus en plus difficile pour les jeunes on préfère les dispenser d’avoir autre chose à faire qu’à revendiquer un droit. Il est vrai qu’il y a un certain nombre de questions qu’on ne se pose plus. Par exemple celle de savoir quelles sont les conditions qui permettent aux humains d’être mus par un désir, de savoir faire avec l’insatisfaction de celui-ci. |
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C’est dans ce contexte donc que l’orientation est mise au centre du discours sur la "nécessaire réforme" du lycée comme elle l’avait été pour préparer l’opinion à celle de l’université3. On avait vu alors les étudiants, sur les plateaux de télévision, s’engouffrer sur le boulevard que leur avait ouvert les professionnels de la communication politique. Les échecs à l’université et les difficultés d’insertion professionnelle des étudiants s’expliquaient en grande partie par un défaut d’orientation comme le prouvaient les nombreux étudiants qui, bienheureux de trouver enfin une explication à leurs malheurs qui ne les rendait pas seuls responsables de ceux-ci, venaient témoigner de la déréliction dans laquelle les laissait l’absence d’information sur les contenus et les débouchés des formations, sur les nouveaux métiers correspondants aux besoins de l’économie…Bien entendu pendant ce temps on n’entendait aucune analyse sur la façon dont les chefs d’entreprise entendaient exploiter les tensions provoquées par le fort taux de chômage des jeunes pour faire pression sur l’Etat afin qu’il réoriente les finalités du système de formation financé par les contribuables : produire des diplômés immédiatement performants dans les entreprises plutôt que des généralistes, capables d’interroger les tâches qu’on leur confie, le contexte dans lequel elles s’effectuent, et ainsi d’influer sur l’évolution de l’entreprise à laquelle ils participent, mais … ayant parfois besoin d’une période d’adaptation pour être pleinement efficaces4. D’où la professionnalisation tant évoquée pour justifier la casse des formations universitaires existantes. A court terme cette politique peut améliorer la compétitivité des entreprises ( on sait à qui cela profitera surtout), donner de faux espoirs aux étudiants les moins lucides qui voient dans la professionnalisation la promesse d’un emploi non déqualifié. A long terme les efforts à consentir par les salariés pour s’adapter aux évolutions seront plus importants, et surtout la collectivité aura perdu certaines compétences pour la seule raison qu’elles n’étaient pas rentables économiquement à un moment donné. On n’a jamais autant parlé métier aux élèves et aux étudiants alors qu’ils savent très bien qu’aujourd’hui, dans la vie professionnelle, ce qui prime c’est la rentabilité immédiate de l’activité au détriment de la qualité du service rendu à l’autre. Dans ces conditions, le goût du travail bien fait, qui tend vers un idéal, passe souvent pour une tare aux yeux de nombreux employeurs qui privilégient la capacité à exécuter sans broncher ce qui est demandé. Autrement dit, la pauvreté du sens symbolique du métier n’a jamais été aussi grande, le métier n’a jamais aussi peu fait lien entre les membres de la société, ce qui n’est pas sans rapport avec le grand malentendu que tente de masquer le discours sur la réforme du lycée. Mais qu’est ce qui oriente ce discours ? |
3 Il faut se rappeler que c’est en 2006 suite aux graves incidents qui avaient eu lieu dans les banlieues, à l’automne 2005, et aux importantes manifestations de la jeunesse étudiante s’opposant à la mise en place du CPE que la question de l’orientation jusque là superbement ignorée par les politiques et donc par les médias avait été portée sur le devant de la scène. C’est l’époque où Mr de Villepin annonce en grande pompe la création d’un grand service public d’orientation. 4 A ceux qui contesteraient la réalité de ce calcul des entreprises je rappelle la très grande réticence de celles-ci à rémunérer les stagiaires ce qui embarrasse d’ailleurs beaucoup les politiques. |
En tant que conseillers d’orientation-psychologues nous ne pouvons ignorer, étant données les injonctions et les reproches qui nous sont régulièrement adressés, que les instances gouvernementales conçoivent l’orientation comme un dispositif qui doit permettre de gérer les flux d’élèves et d’étudiants en formation - ceci de manière d’autant plus rigoureuse que l’Etat doit réduire ses dépenses en matière de formation et que les entreprises sont de plus en plus exigeantes sur le niveau de performance des nouveaux diplômés. Ce souhait d’un outil de régulation qui permettrait de guider les jeunes vers les qualifications attendues par l’économie5 peut paraître légitime de la part des gouvernants, mais ce qui est important à noter c’est qu’ils ne peuvent formuler un discours à ce propos sans afficher leur préoccupation de permettre à chacun de réaliser son "projet personnel" et par la même de "se réaliser". C’est là que les choses se compliquent. Comment cette articulation peut-elle s’effectuer ? Telle est la question à laquelle il faut répondre pour concevoir cet outil qui leur paraît si nécessaire aujourd’hui pour faire face aux exigences de la compétition économique mondiale. Il est clair que le modèle du fonctionnement humain qui permet aux yeux de nos gouvernants actuels une telle articulation est celui supposé par les économistes pour penser les conditions qui permettent, selon eux, la création maximale de richesse : l’homme est mû par le désir de satisfaire son intérêt bien compris. Le marché est donc le meilleur régulateur possible de l’activité humaine. Pourquoi cette logique ne s’appliquerait-elle pas à la question du choix de la formation ? Il suffit de penser la formation comme une marchandise dont la seule utilité est de maximiser son profit en termes de qualité d’insertion professionnelle par rapport aux efforts consentis. C’est parce qu’ils sont dans cette perspective qu’ils pensent que le manque d’information, donc de transparence du marché, est la cause principale de l’ "égarement" de tant de jeunes dans des formations qui ne leur rapporteront pas d’emploi ou un emploi déqualifié. Sinon comment expliquer un comportement autant en contradiction avec les lois du système économique qui fait chaque jour la preuve de son efficacité ? |
5 Précisons que ce ne sont pas forcément les mêmes que celles qu’attend la société. Les hommes politiques gagneraient d’ailleurs en légitimité si ils étaient plus à l’écoute des attentes de celle-ci en se demandant quel projet collectif pourrait y répondre. |
Eh bien simplement en examinant ce que cette "vision" laisse de côté ou refuse de prendre en compte pour comprendre la situation de ceux que notre société met en demeure d’être les auteurs de leur vie. Car c’est cela qu’entendent les adolescents quand on leur dit que c’est à eux de savoir ce qu’ils veulent faire de leur vie professionnelle- que ce voeu très tôt doit guider leurs études- dans une société où l’accès au travail est de plus en plus difficile et donc constitue un enjeu de plus en plus important. De plus, pour leur simplifier la tâche on enrobe cette injonction d’un discours lénifiant sur l’égale dignité des métiers, alors qu’on ne mesure la qualité du travail qu’à l’aune du revenu qu’il procure. Il ne faut pas être grand clerc pour constater que jusqu’à maintenant, le choix d’un métier ne reposait pas que sur le salaire qu’on pouvait espérer en tirer, qu’il avait à voir avec le sens que l’on voulait donner à sa vie et donc à sa propre histoire et aux rencontres que l’on avait fait au cours de celle-ci. Mais d’ici à prendre le risque d’être au chômage ! L’injonction est paradoxale : vous ne serez heureux que si vous pouvez revendiquer votre métier comme un choix personnel mais attention ne vous trompez pas car il n’y a pas de travail pour tout le monde ! Et…de plus soyez conscients que les métiers les plus intéressants ( les mieux payés) sont les plus difficiles d’accès et donc exigent d’avoir très tôt fait les bons choix. On s’étonne que dans ces conditions l’ascenseur social ne fonctionne plus ! Soyons lucides, seuls ceux qui ne sont pas dupes de cette "liberté"6 tirent leur épingle du jeu et comment ne pas être dupe quand on a …12ans7 ? En appartenant à une famille ou en bénéficiant d’une Ecole (ce qui devient de plus en plus rare) qui vous permet d’étudier de manière suivie des savoirs constitués en disciplines, ce qui est le meilleur moyen à la fois de comprendre le monde, donc d’y trouver des repères, et d’éprouver ses propres limites. Certes il restera, ce qui suppose un cheminement, à reconnaître ces limites pour trouver le cadre dans lequel on pourra exercer sa liberté et chercher à se dépasser. Ce que faciliterait une société qui, dans le travail, valoriserait davantage la qualité du service rendu au collectif, quelle que soit sa nature, que la capacité à créer… de la valeur. |
6 À ce propos il est instructif de visionner sur le site blog.lyceepourtous.fr la vidéo intitulée "il n’y a pas de plaisir sans effort" où l’on voit le Président de la République réagir aux effets du discours qu’il promeut. L’Ecole ne serait pas qu’un service dont vous êtes en droit d’exiger qu’il vous permette d’accéder là où vous voulez aller ? 7 L’école d’aujourd’hui prétend éduquer à l’orientation c’est à dire sert ce discours dès la classe de 5ème au moyen du PDMF, et certains maîtres bien intentionnés dès la maternelle! |
Evidemment, orienter l’évolution de la société dans cette direction est une tâche politique plus délicate que de « mettre l’orientation au cœur de la réforme du lycée en introduisant une nouvelle matière : l’orientation !"8 (sic). A ceux qui se demanderaient quels seraient les contenus enseignés il faut conseiller de lire les textes officiels qui traitent de l’éducation à l’orientation au collège : parcours de découverte des métiers et des formations (PDMF pour les initiés) et autres options découverte professionnelle. Ces innovations indispensables à la formation de nos enfants reposent toutes entières sur l’idée que la meilleure façon de permettre aux élèves de bien s’orienter est de leur permettre de bien connaître les entreprises et les activités qu’on y développe. Outre le fait que cette connaissance s’appuie essentiellement sur le discours des chargés de communication des entreprises ou branches professionnelles, cette idée est révélatrice du fantasme sur lequel s’appuie trop souvent le discours sur l’orientation : être libre c’est échapper à tout déterminisme. Ne s’agit-il pas plutôt de trouver un sens à son histoire qui permette d’inscrire sa singularité en participant à la marche d’une société à laquelle on se sent appartenir ? Denis CORNETTE |
8 Cf la vidéo en date du 20 Mai 2009 intitulée "l’orientation sera au cœur de la réforme du lycée ". Je ne résiste pas à la tentation de vous livrer ci-dessous la transcription fidèle de l’intervention du Président de la République dans son rôle favori de rhéteur peu académique. Elle illustre parfaitement ce que l’on peut faire avec le mot orientation. |
20 mai 2009 – "L'orientation sera au cœur de la réforme du lycée " – Intervention du Président de la République "Des passerelles ? Autant moi je suis VRAIMENT engagé avec Xavier Darcos pour qu’on fasse l’orientation… mais l’orientation sans retour, c’est pas de l’orientation, c’est une SANCTION !… Est ce-que j’me fais con… comprendre? ... Pourquoi les gens ont peur de l’orientation ?… C’est KI se disent, c’est du one shot (rictus) … Terminé… Si j’me trompe, c’est toute ma vie qu’est par terre… Donc, oui des passerelles !… donc, donc : des passerelles… donc des possibilités d’aller-retour et je m’demande si dans le cadre de la réforme du lycée, Xavier, Y faut pas qu’on, ON amène quelque chose, c’est une matière qui s’appRellerait l’ORIENTATION ! (rictus de satisfaction)… L’orientation, ÇA peut pas être simplement un moment… la fameuse journée des métiers dans les lycées (dodeline) … On n’a aucune information, tout d’un coup on est ACCABLÉ… d’un nombre EXTRAORDINAIRE de papiers qui vous disent à peu près tout sauf c’qu’on veut savoir… et c’qu’on veut savoir, c’est l’salaire moyen, heu, le pourcentage de hin, (rictus de jouissance douloureuse)… de plein-emplois ou pas… et par ailleurs la… la formation, heu, l’orientation, c’est un dialogue continu… C’est pas quequ’chose qui’s fait UNE FOIS à la fin de la seconde ou… à la fin de la troisième ou… ou, ou, en cours de première… je pense que là aussi, y faut qu’on intègre une CUL-TUre de l’orientation… qui ne soit PAS VÉCue comme une sanction… et PAS comme une sélection déguisée… dans le cursus lycéen… qu’on s’l’approprie, que vous vous l’appropriez… hein? avec des possibilités de retour, de revenir en arrière, et cetera, voilà, pardon, j’voulais vous vous dire ça, passequeue heu c’est vraiment quelque chose qui ME semble-t-il doit être au CŒUR de la réforme que cette question de l’orientation, des passerelles, du choix, de l’égalité entre les filières qu’on propose… à nos… à nos enfants… et en même temps… mettons-nous d’accord aussi sous (sic) le socle minimum que VOUS aurez le devoir de respecter (rictus pastel)… Car il peut pas y avoir des droits sans des devoirs…" (rictus final ) [C’est moi qui ajoute les parenthèses.] |
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