Chère Patricia,
Je saisis l’occasion que nous donne dans ce beau pays la sainte liberté de la presse de s’exprimer librement pour me décharger enfin de tout ce qui m’a très officiellement été interdit de dire tout au long de cette année pré-post scolaire pompeusement appelée « l’année de formation » pour les professeurs néophytes. Mais d’abord, je ne me montrerai pas ingrate, car je ne puis pas dire que je n’ai rien appris durant cette année : il est vrai que j’ai fini, à force de répétitions, par percer les finesses de « l’optimisation des listings pédagogico-didacticiels du paralangage métacognitif et apoplectique en vue d’une séquence en pédagogie différenciée transdisciplinaire devant un groupe-classe » - les écoles de commerce n’ont qu’à bien se tenir ! Cependant, j’avoue que, sans la lecture clandestine de quelques auteurs, il faut le dire, bien moins savants, mais sans doute plus littéraires j’eusse aisément perdu mon latin. Mais peut-être cela m’est-il propre, et probablement l’IUFM manque-t-elle, elle aussi, de « parcours diversifiés » (tout autant, visiblement, que de « contrat d’excellence »…). En revanche, ce que je n’ai définitivement pu comprendre, c’est ce qui, selon toi, devait nous rendre si odieux tout ce que nos yeux, inutiles instruments des observateurs vulgaires, tout ce que notre expérience, récente, comme élève, enfin tout ce que le bon sens même semblait nous dire des difficultés rencontrées par notre métier : surabondance des média dans le quotidien de nos élèves, valorisés cependant par les programmes scolaires, comme afin de s’assurer que l’école ne dépayse pas trop par rapport à le rue (et l’on conçoit dès lors que les élèves ne comprennent plus l’intérêt de s’y rendre) ; perte du goût de l’effort, valeur peu cultivée par l’éducation nationale ; perte des repères due à la perte de l’autorité (entendue dans tous les sens du terme, et d’abord dans celui de l’auctoritas intellectuelle)… Or, loin d’être assez mesquine, malgré mes préventions contre l’IUFM, pour penser que nous venions recevoir de l’institution une parole révélée, loin de concevoir que l’on pût aborder sans ouvrir le débat les sujets les plus controversés actuellement sur la question de l’éducation, je ne soupçonnais pas encore dans quelle colère ces quelques remarques devaient te plonger, ni quelle farouche hostilité elles devaient me valoir ensuite. Et comment, en effet, aurais-je pu supposer que ces vieilles idées sur notre rôle de transmission de l’héritage, d’éducation à une certaine discipline de l’esprit, que tout ce qui m’avait poussée vers ce métier et qui faisait ma fierté depuis que je l’exerçais, que tout cela était non seulement « dépassé », mais encore indésirable au sein même de l’école, comme le souvenir douloureux d’un âge d’or du système éducatif que l’on est obligé de haïr faute de pouvoir encore y atteindre? Et même à supposer qu’il faille effectivement sanctifier du nom de « culture » tout ce que le hasard des rencontres, tout ce que les média, tout ce que la futilité versatile de l’adolescence a pu provisoirement jeter dans l’esprit de nos élèves ; à supposer encore que cette culture soit « a priori » respectable (mais que reste-t-il de la notion de respect si celui-ci tient du préjugé et échappe à tout critère ?), et qu’elle doive servir de « base » à l’enseignement des Lettres (ce qui revient à partir du rap et des séries américaines pour, très progressivement, parvenir à de la littérature « jeunesse ») ; à supposer enfin que l’on accuse la fameuse « massification scolaire » des années 70 de la vertigineuse baisse du niveau observée depuis plus de vingt ans (mais quel manque d’ambition de l’institution et quel profond mépris de la « masse » !), était-il pour autant criminel, était-il malvenu, dans ce qui était pourtant présenté comme un « échange » d’idées, était-il « impoli » (sic !) qu’un son de cloche différent vînt tout simplement rappeler que le rôle de l’école, comme vient de nous le souligner M. Philippe Mérieux lui-même, était précisément de permettre à cette « masse » populaire, c’est-à-dire à nos concitoyens les plus dépourvus de chance d’y accéder par ailleurs, de s’approprier ce qui fait notre identité commune, qui est la source de notre système de pensée et de valeurs, c’est-à-dire la culture, dans son vrai sens, la littérature, l’histoire des idées et de l’art ? Mais on peut, à l’IUFM, passer pour un dangereux révolutionnaire en véhiculant des idées séculaires ; et parler d’un enseignement de l’excellence, d’un programme qui privilégie la connaissance plutôt que la pédagogie, et le contenu plutôt que la forme, en somme, de ce qu’on pourrait appeler un « élitisme pour tous », c’est déjà faire acte de dissidence : on ne bouscule pas impunément les certitudes de gens payés pour les avoir. Invoquez là-dessus votre expérience personnelle en toute sincérité comme illustration de vos propos, dites que vous êtes vous-même fille de rien, élevée entièrement avec les allocations familiales, et modestement arrivée là pour avoir bénéficié jadis d’un tel enseignement en classe européenne, et vous vous apercevrez vite que là où vous croyez apporter un nouvel élément à la réflexion, vous apportez la disharmonie, la gêne ; que le récit d’une expérience contraire aux schémas pré-établis par l’IUFM n’est pas regardé comme une preuve de la multiplicité des interprétations de la dégradation de l’école, car elle ne serait dès lors plus le seul fait d’une dégradation du paysage social, mais comme une impiété d’une extrême impudence, dont il faut punir les auteurs en mémoire des Saints Bourdieu et Freinet. L’exception à la fatale règle du déterminisme social ne fait pas la fierté de l’éducation nationale, qui alors ne peut plus se reposer sur le politique, mais son discrédit ; elle n’est pas sa réussite, le but à atteindre, mais son ennemi. Bien sûr, à chaque croisade ses horreurs et ses formes de grandeur, et s’il est vrai qu’on ne peut reprocher à bien des illuminés des IUFM d’être des Tartuffes, il n’en sont pas moins de dangereux prédicateurs, prêts à abattre les stagiaires récalcitrants pour délit d’opinion. Enfin, si l’exercice du doute est bien, comme dit l’autre, celui même de la pensée, nul doute que la pensée ne fait pas école sur les bancs de l’Institut Universitaire de Formatage des Maîtres.
Delphine